La Garde nationale déployée à Los Angeles: que se passe-t-il vraiment?
Donald Trump veut faire croire que Los Angeles est à feu et à sang. Pourquoi? Et comment tout ça a démarré? Je vis à LA, je vous raconte.
Des soldats armés en plein coeur de LA, des voitures qui flambent dans la rue, des tweets agressifs entre le Président américain et le Gouverneur de la Californie: que se passe-t-il depuis trois jours à Los Angeles?
Là où tout a commencé
Vendredi, 15h22. Je reçois un mail du district scolaire de Los Angeles que fréquente mon fils. On nous apprend que des agents de l’immigration sont en action dans la région et on nous rappelle que le bien-être des élèves est une priorité.
Ce mail a été envoyé alors que des agents fédéraux, visage couvert et gilets pare-balles sur le dos, faisaient irruption dans le quartier dit Fashion District à Downtown LA et dans un magasin Home Depot de Paramount pour arrêter 44 travailleurs en situation illégale. Je vous laisse regarder les images ci dessous: on a l’impression qu’une guerre vient de démarrer…
La surprise et la brutalité des actions ont provoqué une colère et une réaction immédiates des témoins de la scène. Ils ont tenté d’empêcher l’intervention des agents ICE (U.S. Immigration and Customs Enforcement) qui, en réponse, ont envoyé des grenades et du gaz lacrymogène pour disperser ceux qui les empêchaient d’embarquer leurs cibles.
David Huerta, le président du Service Employees International Union-United Service Workers West, un syndicat qui défend les droits de 750.000 travailleurs immigrés et les aide à s’intégrer, fait partie des gens qui se sont opposés aux actions anti-immigration de vendredi. Il a été arrêté pour entrave au travail des agents fédéraux. Il a été blessé lors de l’intervention. À sa sortie de l’hôpital, David Huerta a rappelé l’importance de la solidarité face à l’injustice en cours qui vise “des travailleurs acharnés, des membres de notre famille et de notre communauté” qui “sont traités comme des criminels.”
Vendredi soir - le début de l’escalade
Les politiciens californiens ont immédiatement condamné les raids anti-immigration en cours. Karen Bass, maire de Los Angeles, dénonce la terreur qui se propage. “Les gens ne savent plus où ils sont en sécurité.”
Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, lui a répondu: “Vous n’avez absolument rien à dire. La loi fédérale est suprême et sera appliquée.”
Vendredi soir, dans la foulée de ces arrestations, environ 200 manifestants se sont rassemblés devant le centre de détention métropolitain de Los Angeles. La colère a grandi et ils ont affronté les forces de l’ordre qui ont répliqué. Des voitures sans chauffeur Waymo ont été incendiées.
Donald Trump fait l’inverse de ce que Gavin Newsom lui demande
Donald Trump et Gavin Newsom, gouverneur de la Californie, se sont entretenus au téléphone vendredi soir. Gavin Newsom lui dit que la police de Los Angeles pouvait contenir les manifestants. Il a promis à Trump qu’il avait la situation sous contrôle et lui a demandé de ne pas l’envenimer.
Donald Trump a fait exactement l’inverse.
Il a annoncé, samedi, le déploiement immédiat de 2000 soldats de la Garde Nationale pour maintenir l’ordre. C’est la première fois en 60 ans qu’un président américain prend cette décision sans l’accord du gouverneur de l’État concerné. C’est normalement l’État qui demande au Président de faire intervenir la Garde nationale, parce que la police locale ne s’en sort pas. Ici, l’État de Californie a dit: Nous n’en avons pas besoin et le Président l’envoie quand même.
Samedi, dans un dernier espoir vain, Gavin Newsom a adressé un courrier à Trump lui demandant d’annuler le déploiement des troupes. “Il n’est actuellement pas nécessaire que la Garde nationale soit déployée à Los Angeles, et le faire de cette manière illégale et pendant une période aussi longue constitue une grave violation de la souveraineté de l’État qui semble intentionnellement conçue pour envenimer la situation, tout en privant simultanément l’État de déployer ce personnel et ces ressources là où ils sont réellement nécessaires.”
Le problème?
La Garde nationale est généralement appelée lors de troubles civils de grande ampleur ou à la suite de catastrophes naturelles. Elle avait été déployée à Los Angeles lors des émeutes qui avaient suivi le meurtre de George Floyd et en 1992, lors des émeutes faisant suite au procès des policiers accusés d’avoir molesté Rodney King. Dans les deux cas, des milliers de personnes avaient envahi les rues de LA.
On en est loin, ici. Ou en tout cas, on était loin samedi.
Samedi soir, la police de Los Angeles, sur le terrain, écrivait sur les réseaux sociaux: “Les manifestations à travers la ville de Los Angeles sont restées pacifiques et nous félicitons tous ceux qui ont exercé leurs droits du Premier Amendement de manière responsable.” Ce n’est pas vraiment une réaction policière normale face à une émeute ingérable, on est d’accord.
En faisant appel à la Garde nationale aussi rapidement (en moins de 24 heures!) et de cette façon-là, Trump méprise le droit des États et la proportionnalité des actions. Exemple criant: ce week-end, en réponse à l’information disant que des manifestants avaient craché sur les militaires, il a déclaré: “Ils crachent, nous frappons”. Proportion, donc, on disait.
Donald Trump s’autorise tout, parce qu’il le veut. Il justifie sa décision par le fait qu’il faut protéger les bâtiments et les agents fédéraux. Rappelons que le 6 janvier 2021, alors que des manifestants prenaient le capitole d’assaut, bâtiment fédéral donc, il avait refusé de faire appel à cette même Garde nationale. La différence? A l’époque, les insurgés étaient des gens qui le soutenaient. Ici, ce sont des gens qui s’opposent à sa politique.
Ce qu’il fait croire
Tout le week-end, pour justifier ses actions, le président américain n’a eu de cesse de mettre de l’huile sur le feu. Il a affirmé sur les réseaux sociaux que des foules violentes et insurrectionnelles envahissaient et attaquaient les agents fédéraux. Que Los Angeles était envahie et occupée par des étrangers illégaux et criminels. Fox News a parlé d’insurrection violente.
La réalité du terrain
Samedi comme dimanche, les manifestations en cours étaient globalement pacifiques et se déroulaient au cœur de certains quartiers très spécifiques. Les manifestations étaient limitées au centre de détention fédérale, où les personnes arrêtées attendent d’être fixées sur leur sort, et dans le quartier de Paramount.
À Los Angeles, excepté dans ces quartiers particuliers, la vie suivait son cours. Les touristes pédalaient le long de la côte, les petits Californiens profitaient du beau temps dans les piscines de la ville ouvertes depuis peu.
Dimanche matin, j’étais, pour ma part, au Heritage Square Museum, au Sud de LA et rien n’indiquait qu’il y avait de l’agitation dans les rues à moins de 20 minutes de là.
Comme pour les incendies, n’oubliez pas que Los Angeles est immense et que certaines choses dramatiques se passent dans certains quartiers sans que les autres soient impactés.
Attention, ça ne veut pas dire que ça ne chauffe pas à Paramount et environ… Et ça ne veut pas dire non plus qu’il n’y a pas de personnes violentes parmi les manifestants. Mais il s’agit d’individus isolés. Karen Bass, la maire de LA, ne tente pas de minimiser leurs faits et gestes: “Les manifestants qui ont commis des actes de vandalisme doivent être arrêtés et répondre de leurs actes.” C’est une chose.
Pour le reste, elle confie dans une interview que les actions de l’administration Trump n’étaient que des postures et perturbaient une ville déjà durement éprouvée par les incendies du début d’année. Elle note, à raison:
“La manifestation qui a eu lieu hier soir à Los Angeles était relativement mineure. Quand il dit que la ville est hors de contrôle, je ne sais pas de quelle ville on parle.”
Je confirme.
Le gouverneur de Californie appelle au calme. “Le président tente d'attiser les passions et de provoquer une réaction”, disait-il dimanche matin. “Il espère le chaos pour justifier davantage de répression, de peur et de contrôle. Aux habitants de Los Angeles et de tout le pays qui protestent contre ces raids d'immigration: ne leur donnez pas le spectacle qu'ils veulent. Restez calmes. N’ayez jamais recours à la violence.”
“Trump déteste la Californie”
L’ancien conseiller municipal de LA, le président émérite du Sénat et l’auteur de la loi de 2017 sur les sanctuaires, Kevin de Leon, résume: “Donald Trump déteste notre ville. Il déteste nos valeurs. Et il exploitera chaque occasion pour saper nos progrès. Donald Trump et son bras droit, Stephen Miller, ne réagissent pas à une crise: ils l'orchestrent. Il ne s'agit pas de sécurité publique. Il s'agit de chaos, de contrôle et de cruauté. Trump est un maître manipulateur qui crée le désordre pour justifier ses excès autoritaires. Et ne vous y trompez pas, sa prochaine étape est claire: intensifier la violence, puis invoquer la loi martiale.”
En conclusion
Les raids migratoires sont d’une brutalité sans nom. Si des criminels sont arrêtés, ce sont surtout des familles innocentes se retrouvent déchirées et des enfants sont, du jour au lendemain, privés de leurs parents. Des gens qui ont rêvé d’un meilleur avenir, qui ont participé à l’économie américaine pendant des dizaines d’années, se voient congédier avec violence du pays dans lequel ils ont tout construit.
Los Angeles, comme New York ou San Francisco, est une ville sanctuaire, c’est-à-dire qu’elle applique une politique de protection des immigrés en situation irrégulière. Elle fut la première ville à empêcher la police d'enquêter sur le statut migratoire des personnes arrêtées. C’est pour ça qu’on l’aime: pour son melting pot, sa mixité, ses cultures qui se mélangent et se répondent.
La cité des Anges est actuellement coincée.
Son besoin et sa nécessité de se défendre donnera à Trump exactement ce qu’il veut: des images en plan serré de violence isolée provoquée par des individus malveillants. Des exceptions parmi une foule pacifique, mais qui serviront son discours et ses volontés.
Le point, dimanche soir
Dimanche soir, alors que je termine de vous écrire, les tensions sont vives au sud de Los Angeles. Le déploiement des soldats de la Garde nationale a mis les manifestants sous tension. Ils savent qu’on essaie de les faire taire en leur faisant peur. L’autoroute est fermée, des pierres sont jetées depuis un pont aux agents de police postés en dessous. Les manifestants se rassemblent autour de l’hôtel de ville malgré les injonctions à se disperser. Vers 21 heures, la police annonçait que tout rassemblement était désormais illégal dans tout Downtown LA et exortait les manifestants à quitter la zone.
L’histoire est loin d’être terminée. Mais voilà où on est pour l’instant.
🌴 Je m’appelle Déborah, je suis journaliste, mariée avec un photographe 📸 et maman d’un petit garçon de 9 ans. Je suis Belge et installée à Los Angeles. J’ai vécu à Palm Springs pendant trois ans sous visa, et nous voilà de retour dans la Cité des Anges, avec la Green Card EB1. Je vous raconte comment j’ai obtenu la carte verte (et comment vous pouvez l’avoir aussi) ici.
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